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Bienvenue au Gondwana : Mon avis

 

Des fous rires, il y en a eu à la pelle au cinéma Majestic Hôtel Ivoire ce vendredi 21 avril 2017. "Bienvenue au Gondwana" qui est une comédie aura donc réussi son pari à ce niveau. Mais je pense après avoir vu le film que sa première ambition était de dénoncer avant de faire rire. Mon appréciation s'est fait en distinguant différentes thématiques. Je vous dirai ensuite ce que j'ai aimé et moins aimé.

 

La dictature en Afrique

La première scène du film plante bien le décor. Il n'est pas question de démocratie ici. La liberté de la presse est bafouée alors qu'un groupe de militaires investit avec violence une maison de presse. Le ton est donné. Nous sommes bien dans la République très très démocratique du Gondwana. Les élections se préparent et le Président Fondateur se présente avec la ferme intention d'être réélu quoiqu'il en coûte. Pour assurer ses arrières, il peut compter sur un gouvernement laxiste et deux hommes de main (Gohou et Digbeu) sans scrupules. Je ne vous décrirai pas toutes les scènes qui illustrent la mauvaise gestion du pouvoir dans cette République. Je ne veux pas vous enlever le plaisir d'aller découvrir par vous même. Bon allez deux, trois scènes en bref : Le Palais présidentiel qui fait office de commission électorale, les membres du Gouvernement qui changent de fonction du jour au lendemain selon les humeurs de Président Fondateur, ou encore les biens mal acquis en Europe et la vie dispendieuse des enfants du Président... 

L'opposition inefficace voire complice

Qui dit démocratie, dit opposition. Le Gondwana qui se veut très très démocratique en surface a donc ses opposants dont le plus bruyant, incarné par un acteur que j'apprécie particulièrement : le Burkinabé Ouédraogo Rasmane. Emprisonné au début du film, il dénonce les abus du pouvoir et appelle au changement. Mais cet opposant n'est pas si ferme que ça vu qu'on le voit finalement comploter avec Gohou et Digbeu en vue de légitimer les élections présidentielles à venir. Je ne vous en dis pas plus...

En marge de cet opposant clé, il y a une certaine coalition de l'opposition constituée de plusieurs partis dont les chefs n'arrivent pas à s'accorder sur leur stratégie pour contrer la dictature de Président Fondateur. La scène dans le stade vide est une métaphore hilarante d'une opposition divisée et dispersée qui suscite tout au plus de l'indifférence.

© MANDARIN PRODUCTION - WILD BUNCH - GONDWANA-CITY PRODUCTIONS

La géopolitique internationale

Dans le cadre des élections gondwanaises, une mission d'observation envoyée par la "Communauté internationale" doit être sur place pour produire un rapport sur la tenue du processus électoral. La mission est composée notamment, de Julien un jeune français idéaliste, Le député Delaville, Michael le citoyen helvète, l'américain Nicholson...

Quand ils arrivent en grande pompe au Gondwana, la scène qui présente leur introduction résume l'état des relations internationales mais aussi humaines dans la vraie vie :

- Pendant que chacun des membres se présente avec sa fonction (Julien est spécialiste juridique par exemple), Nicholson se contente de dire "Nicholson, je suis américain". Une façon subtile ou criarde d'insinuer comment les Etats Unis se considèrent assez puissantes pour coiffer tous les pouvoirs. La nationalité suffit à elle seule. Pas besoin de justifier sa présence pour s'imposer. Et Nicholson en joue plus d'une fois durant le film.

- Michael, le "citoyen helvète" qui est malmené par les militaires Gondwanais parce qu'il est noir. Les Gondwanais eux même noirs, n'admettent pas que leur semblable puissent appartenir à une équipe d'experts blancs. Cet auto-racisme ordinaire est une situation bien réelle que j'ai apprécié voir exposée dans le film. Et Michael en est victime de façon récurrente.

J'ai aussi remarqué l'insistance sur la notion de "Communauté internationale". Sur fond d'humour, Gohou et Digbeu demandent aux observateurs ce qu'est exactement la communauté internationale. Ils vont d'hypothèses en hypothèses sans jamais s'accorder. Ces passages sont le reflet des interrogations qu'ont longtemps suscité et suscitent encore aujourd'hui les immixtion de missions occidentales en Afrique. 

© MANDARIN PRODUCTION - WILD BUNCH - GONDWANA-CITY PRODUCTIONS

La société civile "gueularde"

Mais pas vraiment concrète au final. Le mouvement "On est fatigués" mené par "Ingénieur" et Betty est la vraie opposition dans ce film. Elle a une vraie communauté indépendante qui agit dans le secret avec des effets bien visibles. Le problème est qu'elle dénonce sans agir vraiment. Et Julien fera la remarque à Betty qui la recevra comme une pique dès le début du film. Il lui suggère de se présenter pour proposer un vrai programme, mais Betty préfère avec son equipe se mêler des résultats des élections. En dépit du statut quo, la belle a foi que la révolution est en marche. Elle a au moins le mérite de communiquer sa détermination à Julien.

Et encore...

Quand je regardais le député français lutter pour ses asperges, Julien stresser pour un bureau, ou un autre (j'ai oublié le nom) s'énerver pour une petite chambre d'hôtel, je me suis dit que Mamane avait glissé ces petits problèmes personnels pour une raison que je me permets de deviner : Exposer les disparités dans les intérêts. A l'heure où il est question d'élections déterminantes dans un pays où les conditions de vie craignent, ils arrivent à chipoter sur leur nombril.

Je peux toujours me tromper, mais j'ai aussi entrevu une métaphore dans le passage où Betty racontait son histoire à Julien sur le toit d'un bâtiment. Elle montre la République exemplaire de Yafoy, une sorte d'Eldorado séparée du Gondwana par les eaux. Elle y a vécu mais a décidé de revenir dans son pays d'origine contribuer à son essor. Yafoy serait-il l'Europe tant convoité par certains africains ? Je donne peut-être trop d'arrières pensées à Mamane...

© MANDARIN PRODUCTION - WILD BUNCH - GONDWANA-CITY PRODUCTIONS

Les bons points et les moins bons !

"Bienvenue au Gondwana" m'a fait pensé au film "Le crocodile du Botswanga". D'ailleurs, à la sortie de ce dernier film, je me rappelle avoir fait un lien avec le concept si cher à Mamane. Ce n'est finalement pas étonnant que d'autres comme moi fassent ce lien car il s'agit d'un pays africain en pleine dictature traité avec humour. 

Ce que j'ai aimé avec "Bienvenue au Gondwana" est la subtilité dans le traitement. L'humour n'y est pas poussif, du moins pas tout le temps. L'idée est davantage de dénoncer avant de se moquer. La réalisation n'est pas entrée dans l'hyper caricature et on ne va pas jusqu'à dédramatiser. On saisit bien l'urgence d'un changement. On n'est pas seulement là pour rire. 

Mon coup de coeur va au casting. Parce que le Gondwana est un pays non défini (imaginaire) mais bien africain, la réalisation a opté pour une diversité de nationalités africaines. De la Côte d'Ivoire au Burkina en passant pas le Sénégal ou le Cameroun, j'ai aimé revoir des acteurs comme Magneto, Bienvenu Neba, Léonard Groguhet, Serge Henri. J'ai aimé les brefs passages mais bien ressentis de Mike Danon et Abass. Le charisme et les airs très expressifs de Prudence Maidou dans le rôle de Betty m'ont charmé. J'ai moins aimé sa gestuelle très marquée quand elle développait parfois ses idées, mais c'est un moindre mal. A côté de celà le jeu d'acteur qui m'a le plus convaincu a été celui de Rasmane Ouédraogo, l'opposant historique. 

Dans ce film il y a une importance apportée aux détails que j'ai pu souligner. Au moment où Digbeu et Gohou transportent l'opposant historique, on a une vue sur la route en mauvais état. Quand ils sortent de la prison il y a les épouses des prisonniers qui tentent de se faire entendre en vain. L'indifférence est frappante comme une sorte de routine sans fin et sans intérêt. Elles s'agitent pour rien. Il y a aussi le détail de la parité lors de la visite au Palais présidentiel. Akissi Delta est la seule femme parmi les nombreux représentants du Gouvernement. 

Dans la forme, je n'ai rien à redire sur le décor haut en couleurs avec une bonne gestion de la lumière. A ce niveau j'ai particulièrement apprécié la scène du concert clandestin avec Didier Awadi et Tiken Jah. J'étais dans le truc à ce moment là. Je sentais monter le ras-le-bol avec les transitions concert et scènes de rue. C'était si intense qu'on aurait dit une séance d'exorcisme.

Moi qui suis ivoirienne, j'ai reconnu mon pays. Le film a été tourné, semble t-il, entre Abidjan et Yamoussoukro. Et ça fait de la publicité pour mon petit coin de paradis qu'est la Côte d'Ivoire... De la Fondation Felix Boigny à l'Hôtel Président, on ne vend pas que de la misère africaine dans "Bienvenu au Gondwana". 

J'avais peur des clichés en voyant la bande annonce mais en fait non ça va. Je pense que c'est la bande annonce qui n'a pas rendu justice au film.

Mention spéciale à la bande son assurée par le brillant musicien congolais Ray Lema. J'y ai senti quelque chose de feu Fela Kuti. Vous avez remarqué la qualité de la bande son ?

© MANDARIN PRODUCTION - WILD BUNCH - GONDWANA-CITY PRODUCTIONS

Pour ce que j'ai moins aimé...

Les mimiques dites typiquement africaines offertes à outrance. Les jurons en veux tu en voilà, m'ont mise mal à l'aise vers la fin. Et cette façon dont Gohou et Digbeu parlaient à Julien. Ce n'était pas très réaliste même quand on veut faire de l'humour. Ces deux là ont certes porté le film mais parfois ils étaient trop dans du Gohou et du Digbeu. Des fois ça marchait, d'autres fois, c'était déplacé. Pour un public habitué à les voir, ça se comprendrait et la preuve on en a beaucoup ri pendant la grande première. Mais c'est un film qui ne s'adresse pas qu'à ce public...

J'ai cru comprendre en regardant la fiche technique du film que Julien et Delaville étaient des personnages principaux. Mais Delaville ne m'a pas fait grand effet en fait. C'est subjectif, je sais. Je n'ai pas saisi l'intérêt même de sa place dans le film au final. Il était drôle quelques fois avec ses asperges mais bon c'est tout. Peut-être qu'il servait de faire-valoir pour le rôle de Julien. En tout cas je ne remets pas le jeu de l'acteur Antoine Duléry en cause. Il a fait ce qu'il avait à faire. La question est : Avait-il vraiment à faire ça ?

Enfin je trouve dommage qu'à aucun moment on n'ait vu le Président Fondateur. De même j'aurais bien voulu que Sandra Nkaké dans le rôle de première dame s'exprime davantage. Mais bon on ne pouvait pas non plus tout avoir. Déjà qu'il y avait trop d'éléments à considérer... Ça explique certainement les passages éclairs de Nastou, de Delta, ou de Jimmy danger.

Mon plus gros problème avec cette réalisation est qu'elle se vit seulement sur l'instant, mais ne vous marque pas. C'est peut être parce qu'il n'y a pas un personnage central pour porter la trame. Chacun son histoire dans son coin dans un contexte certes commun (Elections), mais ça ne suffit pas. Limite ça part presque dans tous les sens. Et pourtant il y avait un vrai potentiel avec le duo Betty-Julien. Ils étaient si crédibles à courir et crier à la liberté ! 

J'ai lu quelque part que "Bienvenue au Gondwana" était prévisible dans l'histoire. Je ne trouve pas, et même si... Il est question d'humour satirique. Je doute qu'il y ait une prétention au suspens. Le problème est ailleurs. D'ailleurs vu les réactions dans la salle, le public ne s'attendait pas à ce dénouement. J'ai lu aussi que les acteurs étaient fades. Je pense surtout qu'ils n'ont pas été bien exploités pour certains parce que justement - je me répète - Il y avait trop d'histoires dans l'histoire. 

Bref je ne peux pas tout dire. Je dois vous laisser découvrir et vous faire votre propre idée. Pour moi, "Bienvenue au Gondwana" est un film franc qui décrit une vraie situation critique. Vous allez beaucoup rire mais n'oubliez pas, c'est très sérieux.

Normal

7 Comments - Bienvenue au Gondwana : Mon avis

Kif (non vérifié) April 22, 2017

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Email: 
kifrikia@gmail.com
Excellente analyse. J'ai vu le film il y a deux jours et je partage entièrement ton avis. Par contre pour le rôle bien Delaville, tu as sans doute oublié d'évoquer le rôle de marionnette des réseaux de la Françafrique, parce que c'est un pion, un obscur élu local d'une bourgade paumée de France instrumentalisé à souhait... Bref, ce film est un excellent cliché de nos autocraties africaines. La vie chute positive c'est peut être ce message d'espoir par rapport aux sociétés civiles qui se construisent. "Nous avons le temps" comme dit Betty.

orphelie April 23, 2017

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Ah oui tu m'éclaires sur ce point. J'avoue que je ne l'ai pas vu ainsi. Un autre aspect de la Françafrique que le film présente et que je ne connaissais pas au final.

Malick (non vérifié) April 22, 2017

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Email: 
matchezen@gmail.com
Excellent !

orphelie April 23, 2017

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Merci Malick ! :)

Anonyme (non vérifié) April 22, 2017

Répondre
Cool super article. J'ai apprécié et je me suis aperçu dans la bande annonce.

orphelie April 23, 2017

Répondre
Merci ! Ah bon !? Figurant ou acteur ?

Théodore kamaté (non vérifié) July 04, 2017

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Email: 
kamatetheodore@gmail.com
Malheureusement pour moi j'ai pas encore vu le film mais j'en suis sur qu'il parle de la réalité en Afrique. Mon cher Afrique.

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